Le point de vue de Liza Terrazzoni, doctorante en ethnosociologie, Université de Paris X

Classe de 3ème 2 (Pantin) : Comment expliquer la mauvaise image des jeunes de banlieue ?

Liza : Les jeunes de banlieue ont une mauvaise image parce que la banlieue a une image très négative. Cette image est relative à plusieurs paramètres. D’abord la banlieue est méconnue : la plupart des Français ne connaissent pas la banlieue, et n’ont aucune idée de ce qu’il s’y passe. Or la méconnaissance engendre de la peur et la peur cristallise les représentations négatives. Ensuite l’image négative de la banlieue est alimentée par les médias dans lesquels il est rare que les jeunes des quartiers soient présentés sous un aspect positif : on en parle pour évoquer la délinquance, le trafic, la drogue, etc.…  Les quartiers de banlieue sont souvent des quartiers dans lesquels vivent les gens les moins favorisés, connaissant des situations socio-économiques précaires. C’est de manière générale la population la plus pauvre de la France qui vit en banlieue. Or cette population fait peur. Puis on associe banlieue et cité. Il faut alors regarder les stéréotypes qui circulent sur les cités : des milieux dangereux dans lesquels vivent des enfants abandonnés à eux-mêmes, le plus souvent d’origine étrangère, milieu hostile, sans foi ni loi, violent, dans lequel toute sorte de trafics se déroule. Les gens y parlent une langue particulière (le verlan par exemple) et ont des accents prononcés. On y a crée le rap, musique violente. Les gens qui y vivent sont donc associés à ce milieu. Ils sont pensés comme des gens qui pour survivre dans un milieu aussi hostile doivent forcément être violent aussi. Les jeunes ont une image négative parce qu’on projette sur eux toutes ces représentations. Cela s’explique surtout par les images très négatives qui circulent à propos des cités et des banlieues.

Classe de 3ème 2 (Pantin) : Pourquoi les personnes d’origine “noire” et “arabe” ne sont-elles toujours pas acceptées comme françaises ?

Liza : Le regard que l’on porte sur les étrangers, les immigrés, ce que l’on imagine à leur propos sont des représentations, et nous avons beaucoup de stéréotypes les uns envers les autres.  Prenez par exemple l’image du Français : on l’associe à la baguette et au vin, l’image des Anglais : on pense au thé. Les représentations que nous avons les uns des autres sont socialement construites. Elles sont construites par une série de paramètres comme l’histoire et la politique. Ainsi, l’histoire de la France, la politique qui y est menée actuellement, l’ambiance (ce que l’on voit dans les médias, ce que l’on entend à la radio, etc.…) construit notre regard sur le monde. Mais avant de répondre à la question, je voudrais aussi vous dire que « noir » n’est pas une origine. On est originaire d’un pays (d’origine française, italienne, tunisienne, marocaine, etc.…) ou d’un continent (d’origine asiatique, africaine, etc.…) ou d’une air culturelle (d’origine arabe, méditerranéenne, etc.…). Je pense que, concernant la couleur de peau, dans la formulation même de votre question vous avez des éléments de réponse. Vous parlez d’origine noire. Mais pourquoi pensez vous que c’est une origine ? Est-ce que cela veut dire que quand on est Noir on a forcément une origine particulière ?  Noir est seulement une couleur de peau. On peut être Noir et d’origine asiatique par exemple. Mais cela est encore difficilement admis dans les représentations françaises. Dans la formulation même de votre question vous supposez que les Noirs ont donc tous la même origine. Vous ne supposez pas cela des blancs pourtant… Voilà un petit détour pour vous montrer que nous sommes emprunts de beaucoup de stéréotypes dont il est difficile de se détacher.

En France, les Noirs sont directement associés à l’Afrique et les Arabes au Maghreb. Et c’est ce qui empêche de les penser comme Français. Vous direz sûrement « et bien oui c’est normal, les Noirs sont Noirs parce qu’il sont d’origine africaine, et les Arabes viennent du Maghreb ». Mais ce n’est pas tout à fait le cas, comme je viens de vous le montrer.

Dans l’imaginaire français, dans les représentations françaises, on associe les gens noirs et les gens d’origine arabe à des étrangers et cela est aussi lié en partie à l’histoire de la France avec certains pays d’Afrique du Nord et d’Afrique noire. La colonisation influence encore beaucoup les représentations dans la société française concernant les « Noirs » et les « Arabes ». La France a colonisé une partie de l’Afrique Noire et le Maghreb. Durant cette période, les colonisés étaient considérés comme inférieurs, comme des gens se trouvant devant l’impossibilité de se gouverner eux-mêmes, comme moins civilisés. Les représentations héritées de cette période sont encore effectives dans le monde d’aujourd’hui. Et les Noirs et les Arabes sont encore assignés aux pays dont on pense qu’ils viennent.

Ensuite il faut dire aussi et c’est un point important que l’immigration en France est récente. Cela fait seulement depuis les années 60 que la France a vu sa population se modifier. Les mentalités n’ont pas encore eu le temps de digérer ces changements et le temps d’admettre qu’aujourd’hui on peut être Noir et Français. Il faut laisser le temps aux représentations d’évoluer. Les Noirs et les gens d’origine arabe ne sont pas encore considérés comme français parce que la nationalité et l’apparence physique sont encore considérées comme liées. On n’arrive pas à faire la différence entre la nationalité et l’origine alors que ce sont deux choses différentes. N’oublions pas qu’être français cela signifie seulement d’avoir une nationalité, cela ne signifie pas autre chose.  Il faut dissocier la nationalité de l’apparence physique. Par exemple : est-ce que vous pensez que pour être japonais (nationalité) il faut avoir les yeux bridés (apparence physique) ? Est-ce que vous pensez que seule les gens qui ont les yeux bridés peuvent être japonais ? Imaginez que le Japon connaisse une immigration en provenance du Sénégal, par exemple. Et que de nombreux Sénégalais s’installaient au Japon, fondaient des familles et que trois générations plus tard les enfants acquièrent la nationalité japonaise. Il faudrait peut-être du temps pour admettre que l’on puisse être Japonais et Noir ?