Jeudi
29 mai 2008
Le regard de Raphaële Heliot, Consultante en architectures & villes durables
Citadins-Citoyens : comment faire la ville ensemble ?
Les « grandes personnes savantes » qui conçoivent et dessinent la ville en France semblent avoir « oublié » qu’il n’y a pas que des gens dynamiques d’age compris entre 20 et 60 ans sans autre besoin que de satisfaire à des critères de fluidité du trafic, d’ordre public et de fonctions simples (circuler, se garer, acheter, …). Ont dirait qu’ils ont oublié qu’il y a aussi des poussettes, des enfants, des oiseaux, des feuilles, des fauteuils, des mal au genoux, des aveugles, des fatigués, des ados, des familles… des envies de flâner, des envies de discuter, des envies de jouer, des envies de beauté…ont dirait qu’ils n’ont pas été enfants… Ces grandes personnes sont nombreuses, elles ont des métiers et des responsabilités distincts : maire, adjoint, urbaniste, ingénieur, technicien, aménageur, paysagiste, banquier, architecte, elles travaillent ensemble à faire les villes, c’est à dire à décider et dessiner, préciser et financer, décorer et entretenir les espaces de nos vies urbaines. Les pleins, les bâtiments aux architectes et les vides aux urbanistes, pourrait-ont simplifier. Cette urbanité est caractérisée par la densité, ce qui veut dire que la proportion de pleins et de vides n’est pas celle d’un village et qu’en ville, c’est plus compliqué, plus serré, plus habité… Et comme il faut aussi penser aux égouts, aux réseaux, à la place des voitures, aux règlementations, à la rentabilité financière, à faire plaisir aux électeurs et parfois au respect du patrimoine… ça se complique encore plus ! Alors comment pourrait-on en plus écouter les habitants ? Ils n’ont pas le temps de lire les dossiers, ne savent pas lire les plans, ne comprennent pas les enjeux globaux et collectifs, et finalement ne s’intéressent qu’à se qui se passe devant chez eux !?!
Il faut avoir vu le quartier Vauban à Fribourg (All.) pour se rendre compte de la différence, quand un quartier a aussi été dessiné avec et pour les enfants, les petits, les jeunes, les vieux, pour faciliter leur autonomie, stimuler leur créativité, permettre leur liberté dans un espace public partagé, avec des déplacements simplifiés et multi-modes.Quand la ville fait une place à tout le monde, quand les habitants sont associés à la conception des espaces, quand la mobilité sous toutes ses formes, toutes ses vitesses et toutes ses échelles est prise en compte intelligemment…ça change tout !Les habitants de Freiburg militent depuis longtemps pour l’écologie, et surtout contre le nucléaire. Ça a créé depuis des années une habitude d’interpeller les décideurs et d’agir ensemble. Et là, pour ce nouveau quartier sur le site d’une ancienne caserne de l’armée française, ils ont demandé à participer à la construction. Concrètement, ça veut dire que la mairie a financé des groupes de professionnels (architectes, urbanistes, sociologues, juristes) qui ont aidé les habitants à dessiner leurs logements et les espaces extérieurs. Ça veut dire que la mairie a accepté que les habitants soient des interlocuteurs valables, et que les habitants ont pris du temps pour apprendre et concevoir ensemble et surtout négocier, partager… Cela donne un quartier qui mélange habitations et activités, relié au centre-ville par un tramway, avec plus de vélos que de voitures, avec des espaces de jeux pour tous les âges, avec une maison commune pour les réunions de quartier et le restaurant coopératif… Vu de France, cet exemple peut paraître lointain et idéaliste, mais il fait école auprès des professionnels et des élus européens qui se bousculent pour le visiter : on a vu naître depuis 3 ans le tourisme des éco-quartiers !
Alors peu à peu, il existe ainsi un début de mouvement chez nous qui se nourrit de ces expériences étrangères (les Suisses et les Belges, les Hollandais et les Danois savent aussi faire des éco-quartiers intéressants et participatifs). Mais c’est long. Alors pour vivre la ville autrement, et être acteurs de leur qualité de vie, les urbains depuis quelques années ont inventé. Il y a les jardins partagés, terrains cultivés entre voisins sur des parcelles oubliées par la spéculation, les Amap, groupements d’achat de fruits et légumes en paniers hebdomadaires, les appels à investissements pour protéger des terres cultivables en banlieue, le site internet Peuplades qui crée un lien d’échanges directs de voisinage au sein des quartiers, et toutes sortes de manifestations collectives d’usage alternatif du paysage urbain, qui sont une façon pour les habitants des villes de garder un lien avec la nature et entre eux.Ces pratiques ont en commun l’échange direct ou garantissent au producteur local une vente à bon prix (troc ou économie solidaire), la protection de la biodiversité (maintien de l’agriculture paysanne et des terres agricoles), elles nouent des liens humains (agriculteur-acheteur ou entre voisins), elles participent à un mouvement global de prise de conscience de l’impact de nos activités (pollutions, logement, santé, partage de l’espace public…).La prochaine étape, ce sont les déplacements, avec la crise pétrolière, mais surtout le logement. En fait, il y a un lien entre les deux : habiter et se déplacer sont conditionnés par la façon dont sont faites les villes, et qui construit les logements et où, et pour y loger quels types d’habitants ?
Alors face à ces questions, des groupes de particuliers se constituent depuis 4 ou 5 ans en France pour tenter de construire des habitats écologiques groupés, qui auraient par exemple des pièces partagées (studio pour les amis, salle de jeux, local vélos ou bricolage, laverie…), ce qui permet d’avoir des logements plus petits ; qui permettraient, avec des matériaux écologiques, de faire des économies d’énergie (moins de factures donc moins d’inégalités), Les Allemands, les Belges, les Danois ou les Suisses vivent volontiers dans ces ensembles conçus en coopérative, c’est à dire dans un système qui permet une solidarité entre les revenus élevés et les moins fortunés, qui permet aussi un partage des responsabilités d’entretien, des prises de décisions par consensus (dans un vote, il y a toujours des déçus) et ou les enfants grandissent avec leurs voisins, dans des espaces où la nature est préservée en toute liberté et dans la créativité. Tout cela semble idyllique, un peu impossible, et pourtant ça existe ! Cependant en France, parvenir à ce type de projet suppose un gros travail face à la frilosité des pouvoirs publics et face à des années de promotion de la maison individuelle à l’écart des villes comme image du logement idéal. Ces projets d’habitats groupés sont aussi destinés à montrer que chacun peut, dans son quotidien, choisir de vivre en accord avec des principes de respect des autres, de l’environnement, des ressources et des générations à venir.
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